Un silence soudain
Le service de nuit à la Résidence des Cèdres possède une atmosphère bien particulière.
C’est un moment de la journée rythmé par le ronronnement continu des éclairages fluorescents, le bruit régulier des chaussures des infirmiers sur le sol luisant et le tintement occasionnel d’une sonnette d’appel au bout d’un couloir.
À l’infirmerie, l’air est chargé de contrastes : l’odeur piquante de l’alcool médical et de l’eau de Javel se mêle au parfum doux et entêtant de l’huile essentielle de lavande, diffusée pour apaiser les résidents les plus agités.
C’est dans cette demi-obscurité que Violette apparaît.
Ce n’est pas une chatte comme les autres.
C’est une présence.
Une chatte écaille de tortue au pelage étonnamment contrasté, avec un œil bleu pâle comme la glace et l’autre d’un vert profond rappelant la mousse.
Son regard semble presque ancien.
Cette nuit-là, je la trouve dans l’aile ouest.
Elle ne court pas dans les couloirs.
Elle ne cherche pas de nourriture.
Elle ne joue pas.
Elle est immobile.
Assise devant la porte de la chambre 14.
Ses moustaches frémissent légèrement, comme si elle percevait quelque chose que nous autres ne remarquons pas.
Je m’arrête quelques secondes.
Je connais Violette depuis des années.
Et je sais qu’elle n’est pas là par hasard.
Une question me traverse alors l’esprit :
Qu’a-t-elle ressenti que nous n’avons pas encore compris ?
Pourquoi Violette est restée
Violette est arrivée aux Cèdres six ans plus tôt.
Elle appartenait à un résident de longue date qui avait profondément aimé cette petite chatte.
Lorsque cet homme est décédé, sa famille était restée longtemps dans le hall d’accueil, incapable de trouver les mots.
Ils ne voulaient pas arracher Violette à l’endroit qu’elle connaissait.
Ils ne pouvaient pas non plus imaginer la confier à quelqu’un d’autre.
Alors ils avaient demandé à la direction de la laisser vivre dans l’établissement.
La demande avait été acceptée.
Depuis, Violette était devenue une sorte de résidente à part entière.
La Résidence des Cèdres est un endroit organisé et prévisible.
Les journées sont rythmées par les médicaments, les repas, les soins et les visites.
En tant qu’infirmière de nuit, j’étais pourtant sceptique au début.
Ma formation m’avait appris à me fier aux faits, aux constantes médicales et aux observations concrètes.
Mais au fil des années, j’ai appris à observer Violette autrement.
J’ai commencé à reconnaître ses habitudes.
Ses petits changements de comportement.
Ses déplacements.
Ses silences.
Comme un navigateur apprend à lire les mouvements de la mer, j’ai appris à lire Violette.





