Chaque matin, exactement à 7 h 30, le chat roux de mon voisin frappait à ma porte comme s’il venait pointer au travail.
La première fois, j’ai cru à une plaisanterie.
Grattement.
Grattement.
Un petit coup sourd contre la porte.
J’ai ouvert, encore en vieux tee-shirt et en chaussettes, déjà agacé par ce vacarme matinal.
Et je l’ai vu.
Un gros chat roux, avec une oreille légèrement déchirée, une tête large et ce regard particulier qui donnait l’impression qu’il vous jugeait jusque dans votre propre maison.
Il a levé les yeux vers moi.
— Miaou.
Puis il s’est retourné et s’est assis tranquillement sur le paillasson, comme s’il était chez lui.
J’ai regardé autour de moi.
Personne.
Juste le chat.
— Tu t’es trompé de maison, mon vieux, ai-je marmonné.
Il n’a pas bougé.
C’était un mardi.
Le mercredi, il est revenu à 7 h 30 précises.
Le jeudi aussi.
Puis le vendredi.
Toujours le même rituel.
Grattement.
Petit coup contre la porte.
Miaulement.
Et ce regard qui semblait dire que j’étais en retard.
Je vivais seul dans un petit quartier tranquille de Tours.
Les maisons étaient proches les unes des autres, les jardins soigneusement entretenus et les voisins se saluaient poliment sans vraiment se connaître.
C’était le genre de quartier où l’on pouvait habiter à quelques mètres d’une personne pendant des années sans connaître son deuxième prénom.
J’y vivais depuis presque huit ans.
Assez longtemps pour connaître les lames de parquet qui craquaient, le robinet qui gouttait lorsque le temps était humide et surtout le bruit que pouvait faire le silence après plusieurs années de solitude.
Ma femme, Claire, était morte trois ans auparavant.
Un cancer.
Un seul mot qui avait suffi à bouleverser toute ma vie.
Après sa disparition, les matins étaient devenus le moment le plus difficile de la journée.
Les nuits étaient longues, bien sûr.
Mais le matin…
Le matin signifiait se réveiller et comprendre une nouvelle fois qu’elle ne serait pas là.
Un café pour une personne.
Une seule assiette.
Une seule brosse à dents dans la salle de bains.
Et toujours cette moitié du lit parfaitement intacte parce que personne ne dormait plus de ce côté-là.
Alors non, je n’avais vraiment pas envie d’être réveillé chaque matin par le chat de quelqu’un d’autre.
Une semaine plus tard, j’ai enfin découvert d’où il venait.
Il appartenait à mon voisin, un homme âgé nommé Marcel.
Il vivait seul dans la maison d’en face.
Son jardin était toujours impeccable.
Il parlait peu.
Nous nous connaissions comme beaucoup de voisins se connaissent : un signe de tête, un bonjour, quelques mots sur la météo.
Un matin, j’ai vu le chat sortir de sous les marches de la maison de Marcel.
Il a traversé la rue d’un pas décidé et s’est dirigé droit vers ma porte.
Comme s’il avait une mission.
Cet après-midi-là, j’ai aperçu Marcel en train de rentrer sa poubelle.
— Votre chat attaque ma porte tous les matins, lui ai-je lancé.
Il a levé les yeux vers moi.
Puis il a regardé le chat.
— Le roux ?
J’ai presque ri.
— Vous en avez plusieurs ?
Un petit sourire est apparu sur son visage avant de disparaître presque aussitôt.
— Il s’appelle Moka.
— Eh bien, Moka semble m’avoir inscrit à un emploi du temps très strict.
Marcel a simplement hoché la tête.
— Il fait ça.
C’était tout.
Pas d’excuse.
Pas d’explication.
Juste :
— Il fait ça.
Le lendemain matin, j’ai décidé de ne pas ouvrir.
Peut-être que s’il était ignoré, il finirait par abandonner.
Erreur.
Il a gratté plus fort.
Il a frappé plus fort.
Puis il s’est mis à miauler comme si je lui avais personnellement fait quelque chose.
J’ai finalement ouvert brusquement.
Moka est entré directement.
— Hé !
Il m’a complètement ignoré.
Il a traversé la cuisine et s’est assis devant le placard où je rangeais mes tasses à café.
Je suis resté planté là à le regarder.
Puis, sans vraiment savoir pourquoi, j’ai dit :
— Je n’ai pas de nourriture pour chat.
Moka a cligné lentement des yeux.
J’ai rempli une petite coupelle d’eau.
Il a bu.
Puis il a sauté sur le vieux tapis près de la porte-fenêtre et s’est roulé en boule comme s’il comptait passer la journée chez moi.
Il ne l’a pas fait.
Dix minutes plus tard, il s’est levé, a miaulé une fois et est reparti.
Le lendemain matin, 7 h 30.
Même scénario.
Grattement.
Coup contre la porte.
Entrée.
Eau.
Quelques minutes de repos.
Puis départ.
Au bout de deux semaines, j’ai cessé de prétendre que cette visite m’agaçait.
Je commençais même à me lever avant lui.
Je préparais le café.
J’ouvrais les volets.
Je rangeais un peu la cuisine sans même réfléchir.
Puis, à l’heure exacte, Moka arrivait comme un petit chef syndical venu vérifier que j’étais bien à mon poste.





