Il est allé droit vers le fauteuil de Madame Renaud, a attendu qu’elle s’assoie, puis s’est hissé sur ses genoux.
Elle a posé ses deux mains sur son dos.
Et elle a pleuré.
Sans bruit.
Sans grand éclat.
Juste des larmes silencieuses qui tombaient dans son pelage pendant que Razzle fermait les yeux et ronronnait comme un vieux moteur qui redémarre.
À partir de ce jour-là, Razzle a eu ses heures de visite.
Trois après-midis par semaine, il passait la porte d’en face.
Madame Renaud le brossait, lui parlait, lui racontait des souvenirs de son mari et de Caramel.
Je me suis mise à rester pour le café de temps en temps.
Puis souvent.
J’avais vécu deux ans à côté de cette femme sans jamais la voir.
Mon chat, lui, l’avait vue à travers un carreau.
On croit souvent que la bienveillance doit être immense pour compter.
Des grands gestes.
Des discours.
Mais parfois, c’est juste une patte posée sur une vitre froide.
C’est ne pas rappeler quelqu’un trop vite.
Et parfois, la chose la plus spectaculaire que votre animal puisse faire, c’est de vous rappeler que quelqu’un, tout près d’ici, est bien plus seul qu’il n’y paraît.
Un mardi matin, une note est apparue scotchée sur ma porte.
Un mot officiel du syndic, imprimé en caractères stricts et impersonnels.
Il est strictement interdit de laisser divaguer les animaux dans les parties communes et d’accéder aux autres logements.
J’étais sur le palier, en chaussettes, la feuille à la main.
Razzle était assis à mes pieds, se léchant la patte avec l’assurance d’un magistrat à la retraite.
« Monsieur, tu as été dénoncé. »
Il n’a montré aucun remords.
Aucun.
Le rituel était pourtant bien rodé.
Chaque lundi, mercredi et vendredi vers quinze heures, Razzle s’étirait après l’une de ses siestes et marchait vers l’entrée.
Si je tardais trop, il haussait le ton.
Un vrai miaulement d’exigence.
« C’est bon, ta dame t’attend », disais-je en lui ouvrant.
Madame Renaud l’attendait toujours avec un plaid sur les genoux, sa petite brosse sur le guéridon et une tasse de chicorée qu’elle oubliait souvent de boire.
Quand il entrait, une petite lumière s’allumait sur son visage.
« Bonjour, mon grand », soufflait-elle.
Et Razzle s’écrasait sur elle de tout son poids.
On parlait de tout.
De son fils, Julien, parti s’installer dans le Sud pour son travail.
« Il m’appelle le dimanche », disait-elle souvent avec une indulgence un peu trop appliquée. « Il a ses enfants, sa vie. »
On peut aimer ses proches et ne pas être là.
Les deux choses peuvent être vraies à la fois.
J’avais appris ses petites habitudes.
Elle détestait la cannelle.
Elle adorait les vieux films mais ne les regardait plus pour ne pas trop penser au passé.
Et elle gardait le vieux collier bleu de Caramel dans le tiroir de l’entrée sans jamais l’ouvrir.
« Autrefois, je préparais une tarte aux pommes pour chaque nouveau voisin sur le palier », m’avait-elle confié un jour. « J’ai arrêté quand j’ai vu la gêne dans leurs yeux, comme si je venais leur vendre quelque chose. »
Cette phrase ne m’avait plus quittée.
On s’enferme derrière nos portes en croyant préserver notre tranquillité.
Parfois, on ne fait que se bâtir une jolie prison.
Et voilà que le syndic s’en mêlait.
Le mot mentionnait des risques de litige et des plaintes du voisinage.
Sur le moment, j’ai ressenti de la honte, puis de l’agacement.
Juridiquement, le voisin qui s’était plaint n’avait pas totalement tort.
Madame Renaud était âgée.
Et si le chat la faisait trébucher ?
La solidarité est belle sur le papier, mais le quotidien a ses règles de copropriété.
Ce jour-là, à quinze heures, Razzle est allé vers la porte.
Je n’ai pas bougé.
Il a miaulé.
« Pas aujourd’hui », ai-je murmuré.
Il s’est approché et a posé une patte contre le battant en bois.
Une seule.
Comme pour me rappeler la fenêtre.
On a toqué doucement.
C’était Madame Renaud, dans son gilet bleu, le même papier froissé à la main.
« J’ai reçu le même », m’a-t-elle dit calmement. « Je leur ai pourtant expliqué que je l’avais invité. Ils m’ont répondu que des résidents s’inquiétaient. »
Je l’ai fait entrer.
Razzle est venu se coller contre elle aussitôt.
« Je ne veux pas vous attirer d’ennuis », a-t-elle glissé en caressant son dos. « Les gens voient une femme âgée et s’imaginent aussitôt qu’elle perd pied. Je n’ai pas besoin qu’on me prenne en charge. J’avais juste besoin d’avoir à nouveau quelqu’un dont m’occuper. »
La nuance était immense.
Nous avons convenu de suspendre les visites le temps de calmer les esprits.





