1. À 7 h 15, mon chat disparaissait
Je pensais connaître toutes les habitudes de Winnie.
Je savais qu’il adorait dormir sur le radiateur de la cuisine. Je savais qu’il réclamait sa pâtée exactement au moment où je commençais à préparer mon café. Je savais aussi qu’il détestait la pluie et qu’il pouvait passer une après-midi entière à observer les oiseaux derrière la fenêtre.
Mais je ne savais absolument pas qu’à 7 h 15 chaque matin, mon chat menait une deuxième vie.
Je l’ai découvert un matin de novembre.
J’étais malade depuis plusieurs jours et, exceptionnellement, je travaillais depuis la maison. Vers 7 h 10, j’ai aperçu Winnie traverser le jardin.
Au début, je n’ai rien trouvé d’étrange.
Puis je l’ai vu continuer son chemin.
Il ne s’est pas dirigé vers son coin préféré du jardin.
Il a marché droit vers l’arrêt de bus situé au bout de la rue.
— Winnie ? Où vas-tu comme ça ?
Il ne s’est même pas retourné.
À 7 h 15 précises, le bus scolaire est arrivé.
Et sous mes yeux ébahis, mon chat roux est monté dedans.
Je suis restée derrière ma fenêtre, bouche bée.
Pourquoi mon chat prenait-il le bus scolaire tous les matins ?
Et surtout…
où allait-il ?
2. Le chauffeur connaissait déjà mon chat
Le lendemain, j’ai décidé de suivre Winnie.
Je me suis cachée à quelques mètres de l’arrêt, emmitouflée dans mon manteau, essayant de ne pas attirer son attention.
Le bus est arrivé.
Winnie a attendu tranquillement que les portes s’ouvrent avant de monter.
Le chauffeur, un homme d’une cinquantaine d’années prénommé Michel, lui a adressé un sourire.
— Bonjour, Scout !
Scout ?
Je venais d’apprendre que mon propre chat avait un autre prénom.
Les enfants, eux aussi, semblaient parfaitement habitués à sa présence.
— Il est encore là !
— Bonjour Scout !
— Il vient avec nous !
Winnie s’est installé sur le siège situé derrière le conducteur, comme s’il avait payé son abonnement depuis des années.
J’ai attendu quelques secondes avant de monter à mon tour.
Michel m’a regardée avec surprise.
— Vous êtes sa propriétaire ?
— Oui… enfin, je crois. Vous pouvez m’expliquer pourquoi mon chat prend votre bus tous les matins ?
Il a éclaté de rire.
— Ça fait plusieurs mois qu’il fait ça. Il monte à 7 h 15, descend toujours au même endroit et revient plus tard. On pensait qu’il appartenait à quelqu’un du quartier.
Mon cœur a commencé à battre plus vite.
Mais où descendait-il ?
3. Une adresse que je ne connaissais pas
Quelques minutes plus tard, Winnie est descendu du bus.
Je l’ai suivi à distance.
Il a traversé une petite rue bordée de platanes, longé une boulangerie puis s’est arrêté devant une maison aux volets bleus.
J’ai regardé autour de moi.
Winnie connaissait parfaitement les lieux.
Il s’est assis devant la porte.
Puis il a gratté le bois.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
La porte s’est ouverte.
Un homme est apparu.
— Ah, te voilà, mon vieux !
Il s’est immédiatement accroupi pour caresser Winnie.
Le chat s’est frotté contre ses jambes avec une familiarité qui m’a bouleversée.
L’homme lui a préparé une petite gamelle.
Je n’en croyais pas mes yeux.
Je me suis avancée.
— Excusez-moi… mais ce chat s’appelle Winnie. Il vit avec moi.
L’homme a levé les yeux.
Un long silence s’est installé.
— Winnie ?
Puis il a regardé le chat.
— Nous, on l’appelle Winston.
Winston.
Ce prénom a immédiatement changé quelque chose.
4. Le passé de Winnie refait surface
L’homme s’appelait Lucas.
Il m’a expliqué qu’il avait emménagé dans cette maison quelques mois auparavant avec sa compagne.
Depuis leur arrivée, un chat roux venait régulièrement devant leur porte.
Ils avaient commencé par lui donner à manger.
Puis ils avaient remarqué quelque chose d’étrange.
Le chat ne venait pas seulement pour les croquettes.
Il restait assis devant la maison pendant de longues minutes.
Comme s’il attendait quelqu’un.
— Il fait ça depuis le début, m’a expliqué Lucas. Parfois, il entre même quelques minutes. Il regarde partout, puis il repart.
J’avais la gorge nouée.
De retour chez moi, je n’ai pas réussi à dormir.
J’ai appelé l’association auprès de laquelle j’avais adopté Winnie.
La responsable a recherché son ancien dossier.
Quelques minutes plus tard, elle m’a rappelée.
— Léa… je crois que nous avons trouvé quelque chose.
Elle m’a alors raconté son histoire.
Avant de devenir Winnie, il s’appelait Winston.
Il avait vécu plusieurs années avec un homme âgé nommé Michel.
Puis cet homme était décédé brutalement.
Sa famille n’avait pas pu prendre le chat en charge.
Winston avait été confié à l’association.
Et son ancienne maison ?
C’était exactement celle où il retournait chaque matin.





