Cette découverte a changé quelque chose dans le quartier.
Nous avons commencé à parler davantage.
Une voisine est venue déposer un plat de gratin chez Marcel.
Un homme deux maisons plus loin a réparé sa lampe extérieure.
Une jeune maman s’est arrêtée avec son petit garçon pour discuter avec lui.
Et nous avons découvert que la femme de Marcel avait laissé des souvenirs partout.
Elle avait aidé la voisine après son opération.
Elle avait apporté des courses à une famille en difficulté.
Elle avait gardé un enfant pendant quelques heures.
Elle connaissait les anniversaires.
Elle savait qui vivait seul.
Elle savait qui traversait une mauvaise période.
Nous avions simplement cessé de nous regarder.
Alors nous avons recommencé.
Pas de grand projet.
Pas d’association.
Pas de groupe officiel.
Juste des gens qui recommençaient à frapper aux portes.
Un soir, Claire m’a dit :
— Tu sais ce qui me fait peur ?
— Quoi ?
— Qu’un jour tout cela s’arrête et que tout le monde recommence à se contenter de faire un signe de la main depuis sa voiture.
Je regardais la rue.
— Ça me fait peur aussi.
Elle a pris une des fiches de sa mère.
— Alors peut-être qu’on ne doit pas laisser faire.
Nous avons commencé à faire nos propres fiches.
Pas pour surveiller les gens.
Pas pour contrôler leur vie.
Simplement pour nous souvenir.
Qui vit seul ?
Qui est malade ?
Qui vient d’avoir un bébé ?
Qui traverse un moment difficile ?
Qui pourrait avoir besoin d’un coup de main ?
Une fiche est devenue dix.
Puis vingt.
Moka, lui, continuait son travail.
Tous les matins.
7 h 30.
Grattement.
Coup contre la porte.
Miaulement.
Eau.
Puis café.
Et parfois, trois ou quatre personnes se retrouvaient sur le même trottoir.
Personne n’avait prévu cela.
C’était devenu une habitude.
Un petit rendez-vous.
Un moment où quelqu’un pouvait dire :
— Ça va ?
Et où l’autre pouvait répondre honnêtement :
— Pas vraiment.
Sans avoir honte.
Un dimanche matin, Moka a recommencé à paniquer.
Il était 7 h 30.
Mais cette fois, Marcel n’est pas sorti.
J’ai traversé la rue.
Il était au lit avec de la fièvre.
Claire est arrivée un peu plus tard.
Nous nous sommes installés dans la cuisine.
Moka surveillait le couloir.
Claire a regardé les fiches accrochées au mur.
Puis elle a dit :
— Tu sais ce qui me fait le plus peur maintenant ?
J’ai secoué la tête.
— Qu’un jour tout cela se termine.
Elle a regardé autour d’elle.
Les fiches.
Les recettes de sa mère.
La tasse supplémentaire posée sur la table.
— Et que les gens recommencent à vivre chacun dans leur coin.
Je lui ai répondu :
— Alors peut-être qu’on devra continuer.
Elle a souri.
— Oui.





