Le moment où il m’a choisi
La rencontre ne s’est pas produite après une longue réflexion sur le caractère des chats.
Elle s’est produite lorsqu’un énorme chat roux d’environ six kilos m’est soudainement tombé sur les genoux.
J’étais assis sur un petit banc dans le couloir d’un refuge près de Lille, entouré par l’odeur du détergent industriel et des croquettes bon marché.
Et Rufus venait de me choisir.
Son pelage roux était étonnamment rêche sous ma main. Sa chaleur contrastait avec l’atmosphère froide et impersonnelle du refuge.
Il ne s’est pas mis à ronronner immédiatement.
À la place, il a fixé mon badge professionnel accroché autour de mon cou.
Puis, avec une concentration presque comique, il a commencé à attaquer le cordon.
Il l’attrapait avec sa grosse patte.
Raté.
Il recommençait.
Puis il plissait les yeux comme s’il préparait une attaque beaucoup plus sérieuse.
Je suis resté immobile.
Moi qui passais mes journées à calculer des risques et à résoudre des problèmes informatiques, je me retrouvais incapable de bouger à cause d’un chat qui avait décidé de s’installer sur mes genoux.
Lorsque je me suis finalement levé pour partir, j’ai senti une petite traction persistante sur mon pantalon.
Je me suis retourné.
Une seule griffe était accrochée à mon jean.
Rufus me regardait.
Son expression était calme, presque obstinée.
Comme s’il était certain de quelque chose que je refusais encore de comprendre.
Lui était sûr.
Moi, j’avais peur.
Une vie parfaitement organisée
Avant Rufus, ma vie était devenue une démonstration d’isolement parfaitement fonctionnel.
J’avais trente-cinq ans et je travaillais dans l’informatique.
Mon quotidien suivait toujours le même schéma :
Le même bureau.
Les mêmes appels.
Les mêmes problèmes à résoudre.
Le même trajet pour rentrer chez moi.
Je n’étais pas malheureux.
Du moins, c’est ce que je me répétais.
En réalité, j’avais confondu le fait de fonctionner avec celui de vivre.
Le silence de mon appartement était devenu presque une présence.
Le soir, je travaillais souvent devant l’écran de mon ordinateur, éclairé par cette lumière bleutée et froide.
J’avais construit une vie parfaitement prévisible.
Efficace.
Ordonnée.
Et complètement dépourvue d’un autre cœur qui bat.
C’était une cage que j’avais construite moi-même.





