1. La rencontre sur le capot
Le chat à la queue coupée est apparu le matin même où j’étais prêt à baisser les bras et à tout abandonner.
Je l’ai trouvé assis sur le capot de ma vieille voiture garée au pied de notre barre d’immeuble, dans la périphérie de Rouen, comme s’il était le maître des lieux.
Un pelage gris poussiéreux. Une queue raccourcie net, comme si la vie lui en avait arraché un morceau. Il était maigre, mais pas faible ; épuisé, mais loin d’être vaincu. Il me fixait avec ce regard d’une intensité brute qui semblait me lancer : Vas-y. Ose me dire que ta journée s’annonce pire que la mienne.
Je tenais un gobelet en carton de café tiède et ma dernière chemise propre me collait déjà au dos sous l’effet du stress.
Ce matin-là était décisif : j’avais un entretien d’embauche à l’autre bout de la ville pour un poste ingrat dont je ne voulais même pas, mais dont j’avais désespérément besoin pour payer mes factures. Le loyer venait d’augmenter, les courses devenaient un luxe et mes missions d’intérim s’étaient taries. Le silence lourd de mon petit appartement n’était plus un refuge, mais un poids écrasant sur ma poitrine.
Je n’avais ni le temps ni les moyens d’accueillir un animal errant.
— Allez, ouste, descends, lui ai-je dit.
Il n’a pas bronché d’un millimètre. Il a simplement rentré ses pattes sous son poitrail, remuant son moignon de queue avec un flegme insolent.
J’ai posé mon café sur le toit et agité la main :
— Allez, je suis sérieux, bouge de là.
C’est alors qu’il a sauté au sol, a frotté son flanc contre mon pantalon comme si nous étions de vieux amis, et a boité en direction de l’escalier menant à mon hall.
Il boitait.
Je l’ai remarqué aussitôt : une patte avant raide, les côtes saillantes sous le poil terne. Ce chat ne faisait pas que traîner : il se battait pour survivre au jour le jour.
Je me suis répété de ne pas m’arrêter. Il me restait dix euros sur mon compte et mon entretien avait lieu dans quarante minutes. Pourtant, j’ai fait demi-tour et j’ai monté les marches. J’ai déniché une demi-boîte de thon au fond du réfrigérateur, je l’ai versée dans une coupelle et je l’ai déposée sur mon paillasson.
Quand je suis ressorti avec mes clés, il dévorait la nourriture avec la férocité de ceux qui n’ont pas mangé depuis des jours.
J’ai raté mon entretien.
Ce n’était pas entièrement la faute du chat : en m’asseyant sur la marche pour le regarder manger, j’ai soudain pris la mesure de mon épuisement. J’étais fatigué de feindre un sourire pour des recruteurs, fatigué de maquiller mon désarroi. Je suis resté là, assis avec ce chat cabossé et mon café froid, laissant l’heure du rendez-vous s’envoler.
Vers midi, une petite voix a résonné derrière moi :
— Il s’appelle Roquette.
Je me suis retourné. C’était la petite fille du rez-de-chaussée, une gamine d’une dizaine d’années avec une veste trop fine, son cartable sur une épaule et des cheveux attachés à la va-vite.
— Roquette ? ai-je répété.
— Oui, a-t-elle affirmé avec sérieux. Je l’appelle comme ça parce qu’on dirait que sa queue a décollé sans lui.
J’ai ri. Un vrai rire, le premier depuis des mois.
Elle s’est accroupie prudemment :
— Il dort souvent derrière les poubelles quand il pleut. Les gens disent qu’il est moche et sale. Moi, je le trouve beau. Je crois qu’il vient ici parce qu’il sait que tu es triste. Il s’assoit toujours près des gens tristes.
2. Le refuge improvisé et le mot anonyme
Cette nuit-là, un orage printanier a éclaté sur Rouen, déversant une pluie battante et glaciale. Pris d’un doute, j’ai entrouvert ma porte : Roquette était roulé en boule contre le chambranle, trempé jusqu’aux os et tremblant de tout son corps.
Je n’ai pas réfléchi. J’ai ouvert grand. Il s’est engouffré à l’intérieur d’un pas assuré, a tourné deux fois sur le tapis de bain près du radiateur tiède et s’est effondré dans un soupir de soulagement.
Quelques minutes plus tard, la petite fille a frappé doucement :
— Je voulais juste voir s’il était à l’abri.
— Il l’est, lui ai-je répondu.
Durant les jours qui ont suivi, Roquette a pris ses quartiers. Il mangeait vite, dormait d’un œil et sursautait au moindre bruit brusque, mais chaque matin il s’asseyait près de mes pieds pendant mon café. Et chaque après-midi, la fillette montait faire ses devoirs sur ma table en l’attendant que sa mère rentre du travail.
Grâce à leur présence, j’ai repris courage et décroché un nouvel entretien. Le jour venu, alors que j’hésitais encore à y aller, Roquette a sauté sur la table et a fait tomber mon dossier par terre d’un coup de patte autoritaire.
— Même lui sait que tu dois y aller ! a plaisanté la petite.
J’y suis allé. J’ai décroché un poste dans un entrepôt logistique en périphérie : un travail physique, mais des horaires stables et un salaire régulier. J’ai fêté ça en achetant des croquettes de qualité et une petite souris en tissu.
Mais la paix a été de courte durée. Le mardi suivant, un papier plié en deux était scotché sur ma porte :
« ANIMAUX INTERDITS. DÉBARRASSEZ-VOUS DE CE CHAT OU NOUS PRÉVIENDRONS LE SYNDIC. NOUS NE VOULONS PAS DE SALETÉ DANS CET IMMEUBLE. »
La petite fille a lu le mot, les lèvres serrées :
— Les gens sont toujours très courageux quand ils n’écrivent pas leur nom… Ma mère dit qu’on traite les choses de sales quand on a déjà décidé de ne pas s’en soucier.





