Je savais qu’elle allait revenir
Je savais qu’elle arrivait avant même que la lourde porte en chêne ne grince.
Pendant trois ans, j’avais été la seule gardienne des journées silencieuses de Ruth.
J’avais été ses yeux lorsque sa vue a commencé à disparaître.
Sa présence lorsqu’elle ne voulait plus parler.
Son ombre lorsque ses pas devenaient hésitants dans les couloirs de cette vieille maison de Bordeaux.
Je connaissais chacun de ses bruits.
Le parquet qui craquait près de l’escalier.
Le radiateur qui claquait avant de chauffer.
La porte de la cuisine qui ne fermait jamais complètement.
Et surtout, je connaissais sa respiration.
Puis, un mardi d’octobre, elle s’est arrêtée.
Après son départ, la maison n’était plus la même.
Le silence était devenu immense.
Trop immense.
Je dormais près de son fauteuil.
Je regardais encore parfois la porte de sa chambre.
Comme si elle allait revenir.
Mais Ruth m’avait laissé une dernière mission.
Quelques jours avant de partir, elle m’avait regardée avec ses yeux fatigués.
Puis elle avait posé une petite clé en laiton devant moi.
« Caroline va revenir », avait-elle murmuré.
Je ne savais pas qui était Caroline.
Mais je savais que Ruth attendait quelqu’un.
Elle m’avait donné une dernière consigne.
« Prends soin d’elle. Elle saura où chercher le reste. »
Je ne comprenais pas encore.
Mais j’attendais.
Parce que Ruth m’avait demandé d’attendre.
Et je ne l’avais jamais laissée tomber.





